
La position inflexible affichée par Abdel Fattah al-Burhan, chef d’état-major de l’armée soudanaise, excluant tout cessez-le-feu tant que les Forces de soutien rapide n’auront pas quitté les centres urbains, marque une séquence stratégique majeure dans la guerre soudanaise. Loin d’un simple durcissement rhétorique, cette posture s’inscrit dans une recomposition du rapport de force militaire, diplomatique et juridique, accélérée par les sanctions américaines visant plusieurs commandants des FSR pour leur rôle présumé dans le génocide d’El Fasher.
Sur le plan stratégique, le refus de cessez-le-feu constitue d’abord une manœuvre de légitimation. En posant comme préalable l’évacuation des villes par les FSR, al-Burhan s’approprie le registre de la protection des civils et de la restauration de l’ordre étatique, tout en rejetant sur son adversaire la responsabilité de la poursuite des hostilités.
Cette exigence vise également des objectifs opérationnels clairs : reprendre l’initiative militaire dans les zones urbaines clés, couper les FSR de leurs ressources économiques issues du contrôle des villes, et affaiblir leur capacité de nuisance politique. À moyen terme, il s’agit aussi de consolider la centralité de l’armée régulière comme seul acteur sécuritaire légitime, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays.
La dimension diplomatique est renforcée par les sanctions ciblées imposées par les États-Unis contre Elfateh Abdullah Idris Adam, Gedo Hamdan Ahmed Mohamed et Tijani Ibrahim Moussa Mohamed. Ces mesures, prises sur la base de leur implication présumée dans les atrocités commises à El Fasher, constituent un tournant symbolique : elles actent la judiciarisation progressive du conflit. L’accusation de génocide, même au stade politique et administratif, élève le conflit soudanais au rang des crises susceptibles d’un traitement pénal international.
Le précédent du Darfour, tout comme les dossiers centrafricains portés devant la CPI, montre que ce type de qualification transforme durablement la perception des acteurs armés, en les faisant basculer du champ politico-militaire vers celui de la criminalité internationale.
Les FSR illustrent précisément cette trajectoire. Issues des milices janjawid, intégrées puis autonomisées sous le régime d’Omar el-Béchir, elles ont progressivement évolué d’un instrument du système sécuritaire à une force paramilitaire prédatrice.
Leur contrôle de pans entiers des centres urbains, leur économie de guerre fondée sur la spoliation, et leur recours systématique aux violences ethniques et sexuelles ont achevé de délégitimer leur statut d’acteur politique. Les sanctions américaines accélèrent cette marginalisation en restreignant leurs marges diplomatiques et financières.
Sur le terrain, l’absence de cessez-le-feu prolonge toutefois une catastrophe humanitaire aiguë. Les civils restent pris en otage de combats urbains prolongés, les services essentiels sont à l’arrêt, et les déplacements forcés alimentent l’instabilité régionale, notamment vers le Tchad, la Centrafrique et le Soudan du Sud. La logique militaire prime sur toute considération de protection humanitaire immédiate.
À court terme, l’escalade militaire demeure le scénario le plus probable, avec le risque d’une fragmentation durable du Soudan. À moyen terme, l’internationalisation judiciaire du conflit pourrait resserrer l’étau autour des FSR, ouvrant la voie à une négociation imposée sous pression extérieure. L’issue de cette séquence dépassera le seul cadre soudanais : elle interroge la capacité de l’ordre sécuritaire africain à contenir les acteurs armés hybrides et à articuler, de manière crédible, stabilisation régionale et justice internationale.










