
Au Sénégal, le limogeage intervenu au sommet de sonne comme la fin du tandem victorieux formé par Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko. Quelques mois seulement après une alternance historique portée par la coalition Pastef, les tensions internes entre les deux hommes ont fini par éclater au grand jour. Derrière cette rupture se joue une question centrale : qui détenait réellement le pouvoir dans les entrailles de l’exécutif sénégalais ?
La décision présidentielle de mettre fin aux fonctions du Premier ministre Sonko a accéléré une crise qui couvait depuis plusieurs semaines dans les cercles du pouvoir sénégalais. Depuis l’arrivée de Bassirou Diomaye Faye à la présidence, l’équilibre institutionnel reposait sur une architecture politique atypique : un chef de l’État élu grâce à la popularité d’Ousmane Sonko, figure centrale de l’opposition sénégalaise, mais empêché de se présenter à la présidentielle.
Cette configuration avait nourri dès le départ des interrogations sur la répartition réelle du pouvoir entre le président officiellement investi et celui que beaucoup considéraient comme l’inspirateur politique du régime. Au fil des mois, les divergences stratégiques se sont multipliées autour des nominations, de la conduite des réformes et du rythme des transformations promises pendant la campagne électorale.
Les réactions enregistrées dans les rangs du Pastef illustrent désormais une fracture interne difficile à masquer. Entre partisans d’une présidence autonome et défenseurs d’une ligne alignée sur Sonko, le mouvement qui incarnait l’espoir d’une rupture avec l’ancien système apparaît plus divisé que jamais.
La crise actuelle révèle les limites d’un modèle politique souvent observé dans les transitions africaines : celui d’un tandem reposant sur deux figures charismatiques aux légitimités concurrentes. D’un côté, Bassirou Diomaye Faye dispose de la légitimité institutionnelle conférée par les urnes. De l’autre, Ousmane Sonko conserve une forte autorité militante et symbolique auprès de la base du Pastef.
Très vite, cette dualité a créé une ambiguïté au sommet de l’État. Dans plusieurs cercles diplomatiques et économiques, la question revenait régulièrement : qui gouverne réellement le Sénégal ? Le président ou le leader politique resté au cœur de l’appareil partisan ?
Ce type de rivalité n’est pas inédit sur le continent. Au Zimbabwe, les alliances politiques ayant permis la chute de Robert Mugabe avaient rapidement laissé place à des luttes de succession internes. En Afrique du Sud, les tensions entre leadership partisan et pouvoir présidentiel ont régulièrement fragilisé l’ANC. En République Démocratique du Congo (RDC), plusieurs coalitions de gouvernement se sont effondrées sous l’effet des rivalités entre alliés devenus concurrents. Même au Mali de transition, les divergences entre acteurs militaires et civils ont fini par redessiner les rapports de force.
Pour le Sénégal, cette rupture ouvre une zone d’incertitude politique. La stabilité de la majorité présidentielle pourrait être fragilisée si les tensions internes se transforment en affrontement ouvert. Le principal défi pour Bassirou Diomaye Faye sera désormais d’affirmer son autorité sans provoquer l’implosion du projet politique qui a porté l’alternance.
Sur le plan économique, cette séquence est observée avec attention par les investisseurs et partenaires internationaux, attachés à l’image de stabilité institutionnelle du Sénégal. Une crise prolongée au sommet de l’État pourrait ralentir certaines réformes et compliquer les arbitrages budgétaires et sociaux.
Au-delà du Sénégal, cette crise rappelle une réalité fréquente en Afrique : les coalitions d’opposition, construites contre un pouvoir en place peinent souvent à survivre à la conquête du pouvoir. Une fois l’objectif électoral atteint, les ambitions personnelles, les divergences idéologiques et les rivalités de leadership réapparaissent.
L’avenir politique d’Ousmane Sonko demeure désormais l’une des grandes inconnues de la scène politique ouest-africaine. Reste à savoir si cette rupture débouchera sur une recomposition du pouvoir sénégalais ou sur une fracture durable du Pastef, avec des répercussions potentielles sur l’équilibre politique régional.












