
La reprise des affrontements au Tigré, la dégradation des relations entre Addis-Abeba et Asmara et les tensions autour de l’accès à la mer Rouge ravivent les inquiétudes dans la Corne de l’Afrique. À ces foyers de friction s’ajoute le différend persistant sur le partage des eaux du Nil, qui oppose notamment l’Éthiopie à l’Égypte et suscite également des préoccupations au Soudan. Cette accumulation de contentieux stratégiques augmente les risques d’escalade, sans rendre pour autant une guerre régionale inévitable.
L’accord de Pretoria, signé en novembre 2022 entre le gouvernement fédéral éthiopien et le Front de libération du peuple du Tigré (TPLF), avait ouvert la voie à la cessation des hostilités après près de deux années de guerre particulièrement meurtrière. Cet accord constituait une étape importante pour la stabilisation du nord de l’Éthiopie, même si sa mise en œuvre demeurait fragile.
Selon une analyse publiée le 19 octobre 2026 par l’Associated Press (AP), la situation sécuritaire s’est de nouveau détériorée. Des forces alliées au gouvernement fédéral sont entrées dans Mekele, capitale du Tigré, le 4 octobre, après le retrait du TPLF. Ces développements fragilisent les acquis du processus de paix et font craindre une reprise plus étendue des violences.
Au-delà du front intérieur, les relations entre l’Éthiopie et l’Érythrée constituent un autre facteur majeur d’incertitude. Les deux pays, qui avaient connu une longue confrontation avant leur rapprochement diplomatique de 2018, s’accusent désormais mutuellement de menacer leur sécurité. Les allégations relatives à des soutiens apportés à des groupes armés doivent toutefois être considérées avec prudence lorsqu’elles ne sont pas confirmées par des sources indépendantes. Cette dégradation diplomatique est d’autant plus préoccupante que les rivalités entre Addis-Abeba et Asmara peuvent se superposer aux tensions internes éthiopiennes, compliquant les efforts de désescalade.
Le différend sur l’accès à la mer Rouge ajoute une dimension économique et stratégique à cette équation. Pays enclavé depuis l’indépendance de l’Érythrée en 1993, l’Éthiopie dépend des infrastructures portuaires de ses voisins pour une part essentielle de ses échanges internationaux. La sécurisation de débouchés maritimes représente donc un enjeu de souveraineté économique, mais toute initiative perçue comme une remise en cause de l’intégrité territoriale d’un État voisin pourrait accentuer les tensions. La question portuaire ne relève ainsi pas seulement du commerce : elle touche également aux équilibres militaires, aux alliances régionales et à la confiance entre gouvernements.
Le dossier du Nil complète ce tableau. La mise en service du Grand barrage de la Renaissance éthiopienne, dont la capacité de production électrique installée atteint environ 5 150 mégawatts, illustre les ambitions de développement énergétique d’Addis-Abeba. Pour l’Éthiopie, cet ouvrage représente un levier de croissance et d’accès à l’électricité. Pour l’Égypte, fortement dépendante des eaux du Nil, les modalités de remplissage et de gestion du barrage soulèvent des préoccupations relatives à la sécurité hydrique. Le Soudan est également concerné par les conséquences potentielles sur la gestion des eaux et la sécurité de ses infrastructures. En l’absence d’un mécanisme de coopération suffisamment consensuel, les désaccords techniques peuvent alimenter les rivalités diplomatiques.
Ces différents dossiers ne constituent pas un conflit unique, mais leur imbrication peut modifier les calculs stratégiques des États concernés. Une nouvelle flambée de violence au Tigré pourrait fragiliser davantage l’État éthiopien, tandis qu’une confrontation avec l’Érythrée compliquerait les perspectives de stabilisation. Parallèlement, les différends maritimes et hydriques pourraient favoriser des rapprochements diplomatiques entre pays partageant des intérêts ponctuellement convergents, sans que cela implique nécessairement la formation de blocs militaires durables.
Pour les pays voisins, les conséquences potentielles sont considérables : déplacements de populations, perturbation des échanges, aggravation des besoins humanitaires et multiplication des risques sécuritaires. La priorité consiste donc à préserver l’accord de Pretoria, à rétablir des canaux de dialogue entre Addis-Abeba et Asmara et à privilégier des arrangements négociés sur l’accès portuaire et la gestion du Nil. La stabilité de la Corne de l’Afrique dépendra moins des rapports de force immédiats que de la capacité des acteurs régionaux et de leurs partenaires internationaux à empêcher ces contentieux distincts de se transformer en crise généralisée.











