
Dans les ruelles d’Abidjan comme sur les fils discrets des réseaux sociaux, une forme d’économie parallèle s’installe. Loin des marchés traditionnels de l’emploi, certaines jeunes filles, souvent sans emploi stable ou diplômées en quête d’avenir, se tournent vers la prostitution en ligne comme solution de survie économique. Un phénomène en pleine croissance, porté par la précarité et l’essor du numérique.
Sur Facebook, Instagram, WhatsApp, Telegram ou encore Snapchat, les offres du marché ne sont jamais explicites. Derrière des pseudonymes et des profils aguicheurs, certaines jeunes femmes proposent des « services » qui relèvent clairement du travail du sexe. Les mots tels que massages érotiques, relations occasionnelles sans lendemain, les émojis suggestifs ou des expressions comme « bizi privé » sont devenus les codes d’un marché codifié. Les tarifs varient selon les demandes, la clientèle ciblée ou les quartiers : Cocody, Marcory ou Zone 4 étant parmi les plus convoités.
Véronique, 24 ans, diplômée d’un BTS en communication, raconte avoir commencé son bizi en 2022 : « après mon stage, je n’avait pas trouvé de boulot. J’avais besoin de payer mes factures, aider ma mère. Une copine m’a parlé d’un « plan propre »: tu choisis tes clients, tu travailles à ton rythme et tu gagnes vite. » En quelques mois, Véronique dit avoir pu financer une formation supplémentaire et ouvrir une boutique de cosmétiques.
La prostitution en ligne offre une flexibilité que peu d’emplois formels proposent. Pas de patron, peu de contraintes horaires et surtout, une autonomie économique immédiate. Mais cette liberté apparente masque aussi une grande précarité. Les risques du métier sont nombreux : violences, exploitation, exposition des nudes sur les réseaux ou encore des maladies sexuellement transmissibles.
Si certaines se revendiquent comme des « entrepreneures de leur corps », d’autres y voient plutôt un passage obligé, temporaire, mais humiliant. Mariam, 21 ans, se confie : « ce n’est pas un choix de vie. Mais à 21 ans, quand tu dois payer ton loyer, tu fais ce que tu peux. »
Le sujet reste tabou. Ni les autorités publiques, ni les structures de jeunesse ne semblent réellement adresser cette réalité. Officiellement, il n’existe pas de chiffres clairs sur l’ampleur du phénomène. Les associations féminines qui travaillent dans les quartiers populaires d’Abidjan dénoncent cependant un abandon des jeunes femmes livrées à elles-mêmes.
« Il y a une déconnexion entre les discours sur l’entrepreneuriat féminin et la réalité du terrain », analyse une travailleuse sociale à la mairie d’Adjamé. « Beaucoup de filles qu’on accompagne se lancent dans ce qu’elles appellent le bizi parce qu’elles n’ont pas d’accès au crédit, ni aux réseaux classiques d’auto-emploi ».
En réponse, quelques initiatives privées et ONG tentent de proposer des formations, de la sensibilisation ou un accompagnement vers l’emploi formel. Mais les moyens restent limités face à une jeunesse nombreuse et à un chômage structurel. En Côte d’Ivoire, selon les derniers chiffres disponibles, plus de 70 % des jeunes de moins de 35 ans sont en situation de sous-emploi ou de précarité économique.
Le numérique, en ouvrant de nouvelles portes, a aussi donné naissance à de nouvelles zones grises. Pour beaucoup de jeunes filles, la prostitution en ligne n’est ni un choix par conviction, ni une stratégie long terme. Elle s’impose, pour l’instant, comme une réponse à un vide : celui d’un système qui n’offre pas d’alternatives accessibles à toutes.
La question divise. Faut-il encadrer ce secteur informel pour le rendre plus sûr ? Ou faut-il renforcer la prévention et multiplier les opportunités professionnelles ? En attendant, les plateformes numériques restent les terrains d’un « auto-emploi » aux contours flous, entre émancipation et exploitation. Une réalité discrète mais bien ancrée dans le quotidien de la capitale économique ivoirienne.










