
À peine installé à la tête du Bénin après son élection du 12 avril 2026, remportée avec 94,05 % des suffrages exprimés, Romuald Wadagni a choisi de faire de la diplomatie sous-régionale l’un des premiers marqueurs de son mandat. Sa tournée débutée dans cinq pays d’Afrique de l’Ouest: Nigeria, Burkina Faso, Niger, Togo et Côte d’Ivoire et qui continue aujourd’hui avec d’autres, dépasse largement le cadre d’une simple prise de contact avec ses homologues. Elle s’inscrit dans une séquence politique régionale caractérisée par l’émergence de nouveaux rapports de force, la montée en puissance de l’Alliance des États du Sahel (AES) et surtout les interrogations croissantes sur l’avenir du F.CFA en tant que future monnaie de l’intégration ouest-africaine.
Au premier regard, cette tournée peut apparaître comme une simple démarche classique destinée à consolider les relations bilatérales du Bénin avec ses voisins immédiats. Pourtant, à bien y regarder, le choix des destinations révèle une priorité diplomatique beaucoup plus particulière : la normalisation des rapports avec le Burkina Faso, le Mali et surtout le Niger, trois États membres de l’AES avec lesquels les relations se sont fortement dégradées ces dernières années.
Depuis le renversement du président Mohamed Bazoum en juillet 2023, le Niger et le Bénin ont traversé l’une des plus graves crises diplomatiques de leur histoire récente. La fermeture réciproque de frontières, les accusations mutuelles et les différends liés à l’exportation du pétrole nigérien via le terminal de Sèmè-Kpodji ont contribué à installer un climat de méfiance durable entre les deux pays. Cette situation a eu des répercussions économiques significatives pour les opérateurs des deux côtés de la frontière et a affecté plusieurs chaînes d’approvisionnement régionales.
L’arrivée de Wadagni au pouvoir semble inaugurer une approche différente. Contrairement à une logique de confrontation ou d’alignement sur les clivages régionaux, le nouveau président béninois paraît privilégier une stratégie de dialogue avec l’ensemble des acteurs, y compris ceux qui entretiennent des relations difficiles avec la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO).
Cette orientation traduit également une évolution du contexte régional. En moins de trois ans, l’Alliance des États du Sahel, constituée du Mali, du Burkina Faso et du Niger, s’est imposée comme un pôle politique autonome capable d’influencer l’agenda ouest-africain. Initialement conçue comme un mécanisme de coopération sécuritaire, l’AES s’est progressivement transformée en projet politique plus ambitieux, intégrant des réflexions sur la souveraineté économique, les partenariats internationaux et les mécanismes d’intégration régionale.
Pour Cotonou, ignorer cette nouvelle réalité géopolitique reviendrait à s’exclure d’une partie des dynamiques qui redessinent actuellement l’Afrique de l’Ouest. Le déplacement de Romuald Wadagni peut ainsi être interprété comme la reconnaissance pragmatique du poids acquis par l’AES dans les équilibres régionaux.
Mais au-delà du dossier sécuritaire et diplomatique, la dimension économique apparaît probablement comme le principal fil conducteur de cette tournée. Ancien ministre des Finances, longtemps considéré comme l’un des technocrates les plus influents de l’espace UEMOA, Romuald Wadagni connaît parfaitement les défis auxquels est confrontée l’intégration économique ouest-africaine.
Dans les cercles économiques régionaux, plusieurs observateurs estiment que le président béninois souhaite relancer le débat sur la réforme du franc CFA et sur la mise en place d’une monnaie communautaire ouest-africaine. Si le projet de l’Eco a connu de nombreux reports en raison des divergences entre États membres de la CEDEAO, la question monétaire demeure au cœur des préoccupations des décideurs régionaux.
Or, aucune réforme d’envergure ne pourra être envisagée sans une concertation avec les pays de l’AES. Le Burkina Faso, le Mali et le Niger représentent non seulement un poids démographique important, mais également un espace géographique stratégique reliant les économies côtières aux marchés sahéliens. Leur position sur les questions monétaires, financières et commerciales pourrait fortement influencer l’avenir des mécanismes d’intégration régionale.
La présence du Nigeria dans l’itinéraire présidentiel n’est d’ailleurs pas anodine. Première économie du continent africain avec un PIB supérieur à 400 milliards de dollars selon les estimations récentes des institutions financières internationales, le géant anglophone demeure l’acteur incontournable de toute réforme économique régionale. En visitant successivement Abuja puis plusieurs capitales francophones, Romuald Wadagni semble vouloir construire des passerelles entre les différents blocs qui composent aujourd’hui l’Afrique de l’Ouest.
Cette démarche révèle finalement une ambition plus vaste que le simple réchauffement des relations bilatérales. Le président béninois cherche à positionner son pays comme un acteur de dialogue capable de parler à toutes les sensibilités politiques de la région. Dans un contexte marqué par les fractures entre la CEDEAO et l’AES, par les défis sécuritaires persistants et par les débats sur la souveraineté économique, le Bénin pourrait tenter d’occuper un rôle d’interface diplomatique.
Reste à savoir si cette stratégie produira des résultats concrets. La reconstruction de la confiance entre les États de la région nécessitera du temps, tandis que les réformes économiques évoquées demeurent confrontées à de nombreuses contraintes politiques et institutionnelles.
Une chose apparaît néanmoins certaine : en choisissant de placer l’AES et l’intégration régionale au cœur de sa première offensive diplomatique, Romuald Wadagni indique clairement que son mandat entend s’inscrire dans les grandes transformations qui redessinent aujourd’hui l’Afrique de l’Ouest.










