
L’histoire politique retient souvent davantage les absences que les présences. Au Sénégal, le premier congrès national du PASTEF (Patriotes africains du Sénégal pour le travail, l’éthique et la fraternité), tenu le 6 juin 2026 à Dakar, restera sans doute comme l’un des moments les plus marquants de la jeune histoire du parti fondé par Ousmane Sonko. Non seulement parce qu’il s’agissait du tout premier congrès de cette formation politique créée en 2014, mais surtout parce que celui qui en fut l’un des fondateurs, l’ancien secrétaire général et actuel président de la République, Bassirou Diomaye Faye, n’y a pas pris part.
L’histoire politique est souvent façonnée autant par les gestes symboliques que par les décisions institutionnelles. Au Sénégal, le premier congrès du Parti africain du Sénégal pour le travail, l’éthique et la fraternité (PASTEF) pourrait s’inscrire dans cette logique. Réuni à Dakar le 6 juin 2026, ce rendez-vous historique intervient un peu plus de deux ans après l’accession au pouvoir du mouvement lors de l’élection présidentielle de mars 2024. Mais l’attention de nombreux observateurs s’est moins portée sur les résolutions adoptées que sur l’absence du président Bassirou Diomaye Faye, ancien secrétaire général du parti et acteur central de sa conquête du pouvoir.
Cette absence intervient dans un contexte politique profondément différent de celui qui prévalait lors de la campagne présidentielle de 2024. À l’époque, l’alliance entre Ousmane Sonko et Bassirou Diomaye Faye apparaissait comme l’un des principaux atouts du mouvement. Le slogan « Diomaye mooy Sonko » qui veut dire : Diomaye c’est Sonko, avait contribué à cristalliser l’idée d’une continuité politique entre les deux hommes et d’une gouvernance fondée sur une vision commune du changement. Leur victoire avait permis au PASTEF de prendre le contrôle de l’exécutif, avant de renforcer son influence lors des législatives suivantes.
Cependant, l’exercice du pouvoir a progressivement révélé des divergences de méthode et de gouvernance. Le limogeage d’Ousmane Sonko de la Primature, le 23 mai 2026, a constitué un tournant majeur. Cet épisode a confirmé l’existence de tensions devenues difficiles à dissimuler au sommet de l’État. Dans ce contexte, l’absence du président à un congrès considéré comme fondateur pour l’avenir du parti ne peut être analysée comme un simple détail protocolaire.
Le congrès avait en effet une portée stratégique considérable. Il visait à structurer davantage l’organisation politique, à renouveler ses instances dirigeantes et à élargir son assise. Selon les responsables du mouvement, plus d’une soixantaine de partis, mouvements et organisations politiques avaient manifesté leur volonté de rejoindre ou de s’associer à la dynamique impulsée par le PASTEF. La présence du chef de l’État aurait ainsi constitué un signal fort de cohésion interne. Son absence produit au contraire un effet politique inverse : celui d’une prise de distance entre l’institution présidentielle et l’appareil partisan.
Cette évolution peut également être interprétée comme la manifestation d’une stratégie de présidentialisation. Confronté à des défis économiques importants, notamment les négociations avec les partenaires financiers internationaux, la maîtrise des finances publiques et la nécessité de maintenir la confiance des investisseurs, Bassirou Diomaye Faye semble vouloir consolider une posture de chef d’État au-dessus des clivages partisans. Une telle démarche correspond à une trajectoire observée dans plusieurs pays africains où des dirigeants, une fois élus, cherchent à s’émanciper progressivement des structures militantes qui les ont portés au pouvoir afin de renforcer leur légitimité institutionnelle.
Dans le même temps, cette configuration redonne une centralité politique à Ousmane Sonko. Bien qu’éloigné des responsabilités gouvernementales, l’ancien Premier ministre conserve une influence significative sur la base militante du parti et sur une partie de la majorité politique. Le congrès du 6 juin lui a offert une tribune privilégiée pour réaffirmer son rôle au sein du mouvement et réorganiser son espace d’influence.
L’enjeu dépasse désormais les relations personnelles entre les deux hommes. Il concerne la capacité du Sénégal à gérer durablement une dualité entre pouvoir institutionnel et leadership partisan. Cette coexistence peut favoriser un équilibre constructif si les rôles sont clairement définis. Elle peut également devenir une source de tensions si les centres de décision se multiplient ou si des divergences stratégiques persistent sur les grandes orientations nationales.
Le premier congrès du PASTEF restera probablement comme un moment charnière de la vie politique sénégalaise. Plus qu’un simple rendez-vous partisan, il a offert une photographie des transformations en cours au sommet de l’État.
L’absence de Bassirou Diomaye Faye pourrait ainsi être retenue comme le symbole d’une nouvelle phase politique où le président et son ancien compagnon de lutte apparaissent désormais engagés dans des trajectoires distinctes, appelées à redessiner durablement les équilibres du pouvoir au Sénégal.










