
Le projet de monnaie unique de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) connaît un nouveau rebondissement. Alors que son lancement est désormais annoncé pour 2027 après plusieurs reports, le Nigeria défend une approche qui exclurait, dans un premier temps, les pays utilisant le franc CFA. Cette proposition met en lumière des divergences profondes sur la gouvernance monétaire, la souveraineté économique et l’avenir même de l’intégration régionale.
Depuis plus de quatre décennies, l’ambition de doter l’Afrique de l’Ouest d’une monnaie commune peine à se concrétiser. Lancé dès 1983, le projet Eco a été reporté à cinq reprises en raison de difficultés liées aux critères de convergence macroéconomique, aux écarts de performances économiques entre les États membres et aux divergences de vision sur l’architecture monétaire régionale.
Le dernier débat dépasse désormais la simple question du calendrier. Il porte sur la nature même de la future monnaie commune. Le Nigeria, première économie de la CEDEAO avec un produit intérieur brut estimé à plus de 360 milliards de dollars selon les données de la Banque mondiale, estime que l’Eco devrait évoluer selon un régime de change flexible et être administré exclusivement par des institutions ouest-africaines. À l’inverse, les pays de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA), qui utilisent le franc CFA, restent attachés à un système monétaire fondé sur un ancrage à l’euro, considéré comme un facteur de stabilité des prix.
Selon la présidence nigériane, une première phase de mise en œuvre de l’Eco pourrait ainsi réunir le Nigeria, le Ghana, la Gambie, la Guinée, le Libéria et la Sierra Leone, à condition que ces États satisfassent aux critères de convergence fixés par la CEDEAO. Cette configuration laisserait temporairement de côté les huit pays de l’UEMOA (Bénin, Burkina Faso, Côte d’Ivoire, Guinée-Bissau, Mali, Niger, Sénégal et Togo) qui continueraient d’utiliser le franc CFA.
Cette divergence n’est pas nouvelle. Dès 2020, Abuja avait exprimé ses réserves face à un projet d’Eco qui conserverait des mécanismes proches de ceux du franc CFA. Les autorités nigérianes réclament notamment que l’émission et la gestion de la future monnaie soient entièrement placées sous l’autorité des institutions de la CEDEAO, sans intervention extérieure.
Pour les États membres de l’UEMOA, le maintien de l’ancrage à l’euro constitue un élément de stabilité macroéconomique. L’inflation y demeure généralement comprise entre 2 % et 3 %, tandis que plusieurs économies ouest-africaines hors zone CFA enregistrent des taux d’inflation parfois supérieurs à 15 %, sous l’effet notamment des fluctuations monétaires, de la hausse des prix alimentaires et des tensions sur les marchés internationaux.
Au-delà des considérations techniques, cette opposition traduit deux conceptions différentes de la souveraineté économique. D’un côté, les partisans d’une monnaie totalement indépendante considèrent qu’une véritable intégration régionale suppose une politique monétaire conçue et pilotée exclusivement par les États ouest-africains. De l’autre, les défenseurs d’un système davantage arrimé à une devise internationale privilégient la stabilité financière, l’attractivité pour les investisseurs et la maîtrise de l’inflation.
Lors de leur récente réunion à Monrovia, les gouverneurs des banques centrales des pays concernés ont réaffirmé leur volonté de respecter l’échéance de 2027. Toutefois, l’initiative portée par le Nigeria soulève une interrogation majeure : l’Eco verra-t-il le jour comme une monnaie commune de l’ensemble de la CEDEAO ou comme celle d’un groupe limité d’États partageant une même vision monétaire ?
L’issue de ce débat pourrait redéfinir durablement l’équilibre économique de l’Afrique de l’Ouest. Si une monnaie commune partielle permettrait de débloquer un projet longtemps attendu, elle pourrait également accentuer les lignes de fracture entre les États membres. Plus qu’une réforme monétaire, l’Eco apparaît désormais comme un test politique de la capacité de la CEDEAO à concilier souveraineté nationale, stabilité macroéconomique et ambition d’intégration régionale.












