
Le retrait des forces occidentales du Sahel a ouvert une phase de recomposition stratégique dans cette région confrontée à une insécurité persistante. Dans ce contexte, la Turquie et la Russie intensifient leur présence politique, militaire et économique afin d’étendre leur influence auprès des États sahéliens. Cette rivalité croissante traduit une transformation profonde des alliances internationales sur le continent africain, alors que plusieurs gouvernements cherchent de nouveaux partenaires capables de répondre efficacement à leurs besoins sécuritaires et de développement.
Depuis 2020, le Sahel connaît une accélération des changements diplomatiques et militaires. Le départ des forces françaises du Mali, du Burkina Faso et du Niger, combiné à la réduction progressive de la présence américaine dans certaines zones stratégiques, a créé un vide que plusieurs puissances tentent désormais de combler. Dans cette compétition d’influence, Ankara et Moscou adoptent cependant des approches distinctes.
La Turquie privilégie une stratégie multidimensionnelle fondée sur la diplomatie, les partenariats économiques et la coopération militaire. Ces dernières années, Ankara a considérablement renforcé sa présence en Afrique. Selon les données du ministère turc des Affaires étrangères, le nombre d’ambassades turques sur le continent est passé de 12 en 2002 à plus de 40 aujourd’hui. Turkish Airlines dessert désormais plusieurs capitales africaines, facilitant les échanges commerciaux et institutionnels.
Dans le domaine sécuritaire, la Turquie mise sur la formation militaire, les accords de défense et surtout l’exportation de technologies de pointe. Les drones Bayraktar TB2, déjà utilisés dans plusieurs conflits internationaux, suscitent un intérêt croissant au Sahel.
Plusieurs pays africains ont engagé des discussions ou signé des contrats liés à ces équipements, perçus comme des outils efficaces dans la lutte contre les groupes armés. Ankara présente également son modèle comme un partenariat « gagnant-gagnant », combinant investissements, infrastructures, coopération éducative et soutien sécuritaire.
La Russie, de son côté, adopte une approche plus directement militaire. Moscou s’est imposée comme un acteur majeur dans plusieurs pays sahéliens grâce à une coopération sécuritaire étroite avec les autorités militaires au pouvoir. Après le déploiement du groupe Wagner au Mali à partir de 2021, la présence russe s’est progressivement consolidée dans la région, malgré la restructuration de cette organisation après la mort de son dirigeant Evgueni Prigojine en 2023.
L’influence russe repose principalement sur l’assistance militaire, la fourniture d’armes et l’appui opérationnel contre les groupes djihadistes. Selon l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm (SIPRI), la Russie demeure l’un des principaux fournisseurs d’armement du continent africain.
Cette stratégie séduit certains régimes sahéliens en quête d’un soutien immédiat et moins conditionné par les exigences démocratiques ou les questions de gouvernance souvent mises en avant par les partenaires occidentaux.
Cette compétition entre Ankara et Moscou intervient dans une région où l’insécurité continue de provoquer des conséquences humaines majeures. D’après les Nations unies, les violences liées aux groupes armés et aux conflits communautaires ont entraîné le déplacement de plusieurs millions de personnes dans le Sahel ces dernières années. Malgré la multiplication des partenariats militaires, les défis sécuritaires restent considérables, notamment dans les zones frontalières entre le Mali, le Burkina Faso et le Niger.
Au-delà des enjeux militaires, cette nouvelle rivalité illustre surtout l’émergence d’un ordre géopolitique plus fragmenté en Afrique. Face à l’affaiblissement de l’influence occidentale traditionnelle, les États sahéliens diversifient leurs alliances afin de renforcer leur souveraineté et de répondre à des urgences sécuritaires immédiates. Reste à savoir si cette recomposition permettra une stabilisation durable de la région ou si elle accentuera davantage les tensions géopolitiques déjà présentes au Sahel.












