
En proie à un système électoral archaïque et extrêmement verrouillé qui fait la part belle au parti au pouvoir et laisse peu de manœuvres à une véritable ouverture démocratique, comment expliquer la sempiternelle désunion de l’opposition camerounaise depuis plus de 30 ans ?
Pour ceux qui n’ont jamais eu la curiosité de faire des recherches sur Google au sujet du Cameroun en ce qui concerne les élections dans le pays, voici ce que l’entreprise américaine basée dans la Silicon Valley en Californie a écrit : « le Cameroun n’est généralement pas considéré comme une démocratie. Agé de 92 ans, et président depuis 43 ans, Paul Biya se maintient au pouvoir en réprimant l’opposition et les médias, et en faisant falsifier les résultats des élections ». Une lapalissade bien entendu ! En parlant d’élection, et plus exactement de la présidentielle, le Code électoral indique en son article 116 aux alinéas 3 et 4 ceci : « L’élection a lieu au scrutin uninominal majoritaire à un tour » puis « est élu le candidat ayant obtenu la majorité des suffrages exprimés ».
Majorité absolue pour l’opposition aux législatives de mars 1992
En 1990, face à la contestation populaire réclamant vivement l’instauration du multipartisme, alors que plusieurs leaders d’opinion – maître Yondo Black, Ekanè Anicet et Djeukam Djameni notamment – croupissaient dans les geôles du pays pour cette même cause, le président Paul Biya invitait ses partisans dont certains avaient organisé des marches contre le multipartisme, à s’attendre désormais à la concurrence. « Le RDPC doit se préparer désormais à une concurrence éventuelle », déclarait-il lors du « Congrès de la liberté et de la démocratie » le 28 juin 1990. La concurrence vint évidemment et elle fut féroce contre le parti créé le 25 mars 1985 à Bamenda. Ironie de l’histoire, c’est d’ailleurs à Bamenda un mois plus tôt, le 26 mai 1990 que fut lancée la marche pour la création du Social Democratic Front. Une journée qui endeuilla des familles dans la capitale de la région du Nord-Ouest, l’annonce officielle faisant état de six morts.
Les élections législatives organisées au mois de mars 1992 offraient une majorité à l’ensemble des partis d’opposition ayant pris part au scrutin. Ils obtinrent globalement 92 sièges de députés (c’est-à-dire la majorité absolue) contre 88 pour le Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC). Si l’opposition avait été unie dès ce moment là, c’est à elle que devait échoir la gouvernance du pays. Elle aurait dû pousser le RDPC à des concessions pour le partage et la gestion du pouvoir, avec notamment la nomination en son sein d’un premier ministre chargé de former le gouvernement ; puisque légitimement et légalement le parti au pouvoir avait perdu toute compétence en la matière. La formation de ce gouvernement dirigé par l’opposition aurait pu permettre de mettre en place des mécanismes visant à l’organisation des prochaines élections plus équitables et moins contestées, comme on l’a vu par la suite. Mais malheureusement, le RDPC trouva une faille dans cette opposition : en s’alliant avec le MDR de Dakolé Daissala qui avait obtenu 6 sièges de députés. Les deux partis pouvaient désormais constituer une coalition avec une majorité absolue de 94 députés. Assez suffisant pour gouverner sereinement.
Vomi par plus de 60% de l’électorat
Lors de la présidentielle de la même année, organisée au mois d’octobre, officiellement le candidat du RDPC, Paul Biya arriva en tête avec 39,98%. Il sera suivi de Ni John Fru Ndi avec 35,97%, de Bello Bouba Maigari avec 19,22%, d’Adamou Ndam Njoya crédité de seulement 3,62% de suffrages exprimés. Les autres candidats eurent moins de 1% de suffrages exprimés. Mathématiquement donc, il est avéré que le second et le troisième de cette élection aient obtenu au total 55,19% de suffrages exprimés. Alors que le vainqueur de ce scrutin conformément au Code électoral qui avait obtenu moins de 40% des suffrages exprimés, avait été vomi par plus de 60% de l’électorat. C’est dire que, pour peu que Ni John Fru Ndi et Bello Bouba Maigari aient pu mettre leurs égos de côté et laisser la place à l’un ou à l’autre d’aller à cette élection, le candidat désigné aurait obtenu plus de 55% de suffrages exprimés. Ce qui aurait pu offrir au Cameroun une alternance depuis…1992.
Par la suite, au cours des différents et successifs scrutins – pour ne parler que d’élection présidentielle – qui ont suivi en 1997, 2004, 2011 et 2018, les mêmes causes ont produit les mêmes effets. Même si entre-temps, de nouveaux acteurs sont apparus sur la scène politique du pays. Il y a 7 ans cependant, en 2018, Cabral Libii, un nouveau venu dans l’arène politique du Cameroun, proposait à ses pairs de l’opposition des primaires consistant à désigner le candidat unique et idéal devant challenger le candidat du RDPC. Peine perdue, la guerre des égos des postulants n’ayant pas permis à cette initiative de prospérer ; tout comme en 2004 lorsqu’elle avait choisi Adam Ndam Njoya comme candidat unique. L’opposition camerounaise est toujours allée à la présidentielle en rangs dispersés, avec le résultat qui est connu à ce jour, par tous.
Le paradoxe au Cameroun : les jours pairs le pouvoir parle du respect de la loi, les jours impairs, la loi n’est pas respectée par…le pouvoir
Le Cameroun possède un système électoral peu consensuel où le Président de la République nomme sans aucune consultation les responsables des organes chargés de l’organisation (Elecam) et de la proclamation des résultats (Conseil constitutionnel). Elecam est dépouillé de tout pouvoir de décision, son impartialité n’est pas avérée. L’institution n’a d’ailleurs pas publié jusqu’à ce jour la liste des électeurs comme l’y contraint l’article 26. Le Directeur général des élections qui est chargé de cette tâche avait annoncé que cette liste était consultable sur le site internet d’Elecam. Une incongruité dans un pays où la connexion internet qui est intermittente et capricieuse dans les grandes villes, est quasi inexistante dans plusieurs localités. Comment l’électeur de Bandounga dans la région de l’Ouest va-t-il pouvoir consulter le site internet d’Elecam alors que la connexion internet n’y existe pas ? Comment l’électeur de Bossa dans la région du Littoral où le réseau téléphonique n’existe pas va-t-il se soumettre au même exercice ? Des exemples de ce genre peuvent se multiplier indéfiniment. Elecam doit cesser de faire la politique de l’autruche au sujet de la publication de la liste des électeurs. A titre de comparaison, en République Centrafricaine, l’Autorité nationale des élections (ANE) a déjà publié la liste des électeurs en vue des élections générales de décembre prochain. De même qu’en Côte d’Ivoire, la Commission électorale indépendante (CEI) a également publié la liste des électeurs en vue de la présidentielle du 25 octobre prochain.
S’unir pour mener le combat d’une véritable démocratie
Elecam a publié le 26 juillet dernier la liste provisoire des candidats à la présidentielle du 12 octobre 2025. Une liste étrangement identique à celle qui circulait déjà sur les réseaux sociaux quelques jours plus tôt. En effet si certains doutaient encore de la partialité de cette institution, depuis le 26 juillet 2025, l’évidence est que ces doutes se sont évaporés. Elecam peut d’ailleurs compter sur le Conseil constitutionnel pour le soutenir dans la violation des textes qui régissent son fonctionnement. Le MRC (Mouvement pour la renaissance du Cameroun), un parti d’opposition, avait intenté une action auprès du Conseil constitutionnel contre Elections Cameroon pour non publication des listes des électeurs. Dans une correspondance datée du 24 juillet dernier et adressée au parti, le Conseil constitutionnel s’est déclaré incompétent en la matière. Le paradoxe au Cameroun est que, les jours pairs le pouvoir parle de respect de la loi, alors que les jours impairs, la loi n’est pas respectée par…le pouvoir. Au début de cette année 2025, conformément à la loi, devaient avoir lieu les élections législatives et municipales.
En ce qui concerne le Conseil constitutionnel, 11 membres en font partie. Tous nommés « pour un mandat de 6 ans éventuellement renouvelable ». La procédure de désignation est la suivante : « Trois membres dont le président du Conseil constitutionnel proposés par le président de la République ; trois membres désignés par le président du Sénat, sur avis du bureau ; trois membres désignés par le président de l’Assemblée nationale, sur avis du bureau et deux membres proposés par le Conseil supérieur de la magistrature ». La réalité est que les membres du Conseil constitutionnel sont majoritairement issus du parti au pouvoir, ce qui met en doute la capacité de l’institution à garantir la transparence lors des scrutins, quels qu’ils soient.
Alors, disons-le tout net, l’opposition camerounaise a l’obligation de s’unir afin de mener le vrai combat qui vaille : celui de la refonde totale du système électoral qui va aboutir à l’organisation de véritables élections crédibles, inclusives et démocratiques. Par la suite, ces élections seront organisées à des dates régulières et non par le bon vouloir de qui que ce soit. Sauf que maintenant, par l’intermédiaire des désœuvrés convertis sur le tard en communicants, les leaders de l’opposition se combattent le plus souvent à travers des débats audiovisuels ou sur les réseaux sociaux. Une situation qui nuit gravement à la qualité de la liberté d’expression et rabaisse dangereusement le niveau du débat démocratique ; et qui ne favorise pas concrètement une fusion entre eux. Un gâchis tout simplement ! Ce qui est vraiment dommage.











